La vitrine du bar Le Carillon (…)

Épisode n°1 de l’obsession Vendredi ou la nuit sauvage

Lu

Vendredi ou la nuit sauvage

À 120 mètres, les premiers coups de feu, pas une rafale, mais des coups secs, des tirs de sang froid.

  • Texte
  • Photos et

Comme journaliste, on est rarement un témoin involontaire. On se bat au contraire pour être au plus proche d’un événement, pour voir de nos yeux, entendre de nos propres oreilles. Le soir des attentats dans le quartier du Bataclan, les médias ont été tenus à l’écart par les policiers. J’étais, moi, sans le vouloir, au cœur de cette enclave. Mais sur le moment, je n’ai eu aucun réflexe professionnel. C’est venu plus tard, difficilement, pressée par d’autres.

J’habite à sept numéros du Bataclan ; à 120 mètres et 2 minutes à pied selon Google Maps. Je suis au premier étage, on voit la salle de spectacle depuis chez moi. Ce soir-là, j’étais seule avec mes enfants. J’ai entendu la fusillade. Ce n’était pas une rafale, mais des coups secs, rapprochés, des tirs de sang froid.

Boulevard Beaumarchais (…)
Boulevard Beaumarchais, le soir des attentats — Photo Julien Muguet/Hans Lucas.

J’ai tout de suite pensé à un attentat. J’ai ouvert ma fenêtre et j’ai vu des gens courir, s’éloigner du Bataclan et se réfugier vers la rue Oberkampf. Je me suis tournée vers mes enfants et j’ai dit : Il se passe quelque chose de grave. Mon fils de 10 ans a crié qu’on allait mourir. Celui de 5 ans n’a pas dit un mot. On s’est réfugiés dans la cuisine, la seule pièce qui ne donne pas directement sur la rue, j’ai apporté des matelas, des couettes. Cela a duré plusieurs heures, je consultais les infos et des messages de mes proches sur mon téléphone pendant que mes enfants enchaînaient sur un ordinateur Angélique, Marquise des anges, OSS 117 et des dessins animés. Nous étions assaillis par le bruit répété des fusillades, chaque fois suivies de silence, jusqu’à la fin. C’était un soir de terreur.

Les rescapés du Bataclan, ceux qui n’étaient pas physiquement blessés, ont été accueillis au Baromètre, le café situé en face de chez moi, réquisitionné par la préfecture de police. Sortis directement de la salle de concert, ils étaient en T-shirt ou en chemise, parfois drapés dans des couvertures de survie aux reflets dorés. Ils ont répondu aux questions des policiers, puis ils sont repartis dans la nuit, hébétés d’être survivants. Je n’en ai vu aucun pleurer. À bord de bus affrétés par la RATP, immobilisés en pleine nuit au milieu de la chaussée, ils attendaient d’être évacués, hagards ; un homme et une femme qui ne parvenaient pas à se lâcher des yeux se sont rapprochés pour s’enlacer sous la lumière blafarde. Je suis restée longtemps hypnotisée derrière la fenêtre à les regarder. Ils sont partis avant l’aube.

D’ordinaire – en tout cas dans la presse française –, on ne dit pas « je » dans un article. La première personne est proscrite. Je ne suis pas une envoyée spéciale dans le XIe. J’y habite, comme 152 000 personnes. Je ne suis pas non plus une victime directe des attentats. Mais dans mon quartier, dans ce décor familier, j’expérimente malgré moi ce que la terreur peut parvenir à changer dans nos vies, dans nos retraites intimes. Ce sont ces changements, spectaculaires ou souterrains, volontaires ou insidieux que je raconte ici.