
Rone, Room With a View (InFiné, 2020)
Erwan Castex, alias Rone, s’est construit un petit cocon à part dans la scène électronique française depuis ses débuts, il y a un peu plus de dix ans. Un monde de mec gentil qui vit dans l’Eure-et-Loir, loin des remous parisiens, cogite longtemps et agit vite pour produire une techno facile d’accès mais pas vide de sens. Une vraie musique de fête populaire qui, couplée à un gros travail scénique pour habiller ce grand timide, a fait de Rone un succès patient qui occupe aujourd’hui la place délicate du clubbing serein offert à un grand public curieux. Le rôle va bien à sa musique partageuse, mais a pu la contenir ces dernières années dans un propos uniquement musical qui ne parvenait pas à laisser apparaître franchement les préoccupations bien réelles du citoyen Castex.
C’est le rôle de son nouvel album, Room With a View, qui est aussi le moteur musical d’un spectacle chorégraphié monté avec le trio La Horde, désormais à la tête du ballet de Marseille, qui se jouait au théâtre parisien du Châtelet la semaine du début du confinement, dans un moment révélateur de l’année de bascule que nous vivons. Car Room With a View, une commande du Châtelet à Rone, qui a décidé de travailler avec des danseurs, est un spectacle qui raconte la fin de quelque chose. Pas du monde, mais d’une façon d’y vivre. C’est le récit de l’effondrement de la société ultracapitaliste centrée sur la consommation à outrance, à travers une bande de fêtards oubliés sur une Terre dévastée qui décident de prendre leur destin en main à l’encontre de la génération qui les a amenés là.

Tout ce spectacle marquant fonctionnait autour de la musique de Rone, qu’il a commencé à composer pour un album classique avant de réorienter son travail après l’invitation du Châtelet. C’est un coup de chance, car se forcer à angler son propos sur un disque entier puis travailler directement au contact des danseurs et danseuses du ballet de Marseille a comme tendu sa musique, l’a asséchée et musclée. C’est toujours du Rone, avec ses mélodies facilement sucrées (Sophora Japonica) et une douceur dans l’approche du son qui vient directement de l’électronique des débuts, avec aplats de synthétiseurs et une certaine langueur futuriste. Mais, avec Room With a View, Rone noircit cette palette, y case des basses grondantes (Gingko Biloba) ou un clavecin menaçant à la Wendy Carlos (Le Crapaud doré), fait planer un climat épuisé qui va malheureusement bien à cette année 2020.