L’entrée du collège Aimé-Césaire (…)

Épisode n°2 de l’obsession Les années collège

Lu

Encore un matin

Montrer son carnet de correspondance, passer la grille, survivre à la récré, monter en cours, sortir ses affaires en silence.

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Ils sont les vigies de 8h20. Imperméables à la météo, invariablement postés devant les grilles du collège Aimé-Césaire, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, ils disent bonjour et vérifient que chaque élève a bien en main son carnet de correspondance – qu’on appelle en réalité « le carnet » tout court. Ils demandent de se dépêcher ou, au contraire, de ne pas courir. Parfois, ils accompagnent leur salutation d’une mise en garde disciplinaire pour la journée. Ils semblent connaître le prénom de chacun des 450 adolescents qui franchissent chaque matin les grilles, sacs à dos brinquebalants et démarches nonchalantes.

Ce matin-là, Vithuran traîne un peu, en retrait. Il attend un copain pour passer les grilles. Lucie et Louanne tendent leur carnet sans interrompre leur conversation. Alexandra semble anxieuse, comme si on pouvait lui refuser l’entrée. Il y a là le principal, souvent la principale adjointe, la conseillère principale d’éducation. Parfois un ou une surveillante. Les rares parents qui s’aventurent aux abords du collège regardent de loin leur progéniture s’engouffrer derrière les grilles et disparaître dans l’escalier qui descend vers la cour.

Les surveillants sont invisibles (…)
Les surveillants sont invisibles dans la cour, sauf lorsqu’il faut intervenir pour calmer certains élèves — Photo Simon Lambert pour Les Jours

Pendant quelques minutes, l’élève va d’ailleurs échapper à tout regard. Ou presque. La cour est un espace spatio-temporel assez atypique dans le collège, où l’on comprend très rapidement que l’adulte, ici, ne fait pas loi. Un sas entre l’extérieur et l’intérieur, entre la vie de famille et la vie d’élève, quelques minutes de liberté entre deux autorités. Cette liberté provisoire à ciel ouvert (il n’y a pas de préau) est encadrée par quatre murs et… une poignée de surveillants. Répartis sur l’ensemble de la cour, ils jettent un œil aux plus remuants, interviennent en cas d’agitation, d’attroupement ou lorsque des cris semblent s’envenimer. Ce n’est qu’à ces moments d’intervention qu’on les remarque. Le reste du temps, ils sont noyés dans le brouhaha. Les enseignants, eux, ne sont pas là avant la sonnerie. Ils rentrent par l’entrée principale du collège et se rendent directement en salle des profs. Ils ne descendront dans la cour qu’à la sonnerie.

La première fois dans cette arène est déconcertante. Par le volume sonore, la richesse du vocabulaire et le nombre de « steacks » – un équivalent augmenté de la pichenette –, de coups de sacs et de tentatives de plaquages échangés en quelques minutes. À 8h25, l’espace spatio-temporel se referme. Ça sonne. Enfin, ça tinte plutôt. La sonnerie du collège Aimé-Césaire est une curiosité sonore. Elle rappelle le jingle des séries télés d’AB Production signifiant qu’on passe d’une scène à l’autre. C’est presque cela d’ailleurs. À chaque sonnerie, on change de classe. Ou de journée.

Sur le sol de la cour, des traits blancs désignent les espaces où chaque classe doit se ranger. Le couloir des 3e B est au milieu, vers le mur du fond. Ils sont censés s’y mettre en rang en attendant que l’enseignant qui assure le premier cours vienne les chercher. Le rang ressemble plutôt à une grappe, mais il est là. Certains professeurs essaient de remettre un peu de la symétrie réclamée par le règlement intérieur avant de quitter la cour ; la plupart se contentent d’une grappe complète et calme. Ils devront, jusqu’à l’arrivée en classe, s’assurer que leurs élèves suivent et se comportent correctement dans les couloirs. Ce qui n’est pas assuré. Le couloir, c’est un peu la cour bis, le dernier espace d’expression grappillé avant les cours.

Dialikatou révise son cours (…)
Dialikatou révise son cours de physique-chimie avant un contrôle — Photo Simon Lambert pour Les Jours

Ce matin, les 3e B commencent par deux heures de français. Salle 3, premier étage. Éléonore Garcia, leur enseignante, semble disposer d’une faculté particulière qui permet de leur transmettre son calme. Postée à l’entrée de la salle, elle leur dit bonjour à chacun. Ils répondent et s’installent à leur place en silence (il y a dans ce cours un plan de classe avec une place assignée à chacun). Pratique plutôt rare, ils doivent attendre que leur enseignante les autorise à s’asseoir. Ils doivent aussi enlever leur doudoune en classe, une seconde peau dont certains ne semblent jamais se départir, même dans les salles surchauffées du collège.

Dictée préparée numéro deux, annonce Éléonore Garcia. Bruits de fermetures Éclair des trousses et des sacs. Bruits de chaises qui reculent sur le carrelage. Enzo jette un dernier coup d’œil à son livre de français. Moussa explique qu’il ne savait pas qu’il y avait dictée. Il était absent la dernière fois. Tu as signé un contrat, tu dois te renseigner auprès des délégués pour savoir ce qu’il y a à faire, tranche Éléonore Garcia. Elle dit aussi à l’attention de toute la classe : Pas de Tipp-Ex, pas de trousse sur les tables. Et commence sa dictée selon ce modus operandi qui semble traverser les lieux et les âges, arpentant la classe au pas de ses mots, appuyant les li-aisons et les vir-gu-les.