Ce jour de rentrée, les dix-sept élèves (…)

Épisode n°2 de l’obsession Les années lycée

Lu

« On m’a dit de venir ici alors je suis venu ici »

Quentin, Jérémie, Benoît, les profs… Premières rencontres avec la seconde pro suivie toute l’année par « Les Jours » dans un lycée de campagne.

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«Tu n’as pas répondu grand-chose », observe son professeur principal en parcourant le questionnaire distribué le matin même à toute la classe. Damien n’a rien écrit en face d’« activités extrascolaires ». Iruina Da Costa, la professeure de construction, l’encourage du regard. Il murmure qu’en dehors des cours, il sort avec des potes, ils se font un petit foot, voilà. Les deux professeurs le remercient et Damien s’éclipse. C’est au tour de Kenny. Il s’assoit face aux enseignants. Pour lui, la rentrée est un peu difficile. Seul interne de la classe, il trouve le temps long loin de ses parents.

Ce jour de rentrée, les dix-sept élèves de 2de PCM du lycée La Fayette à Fontaineroux défilent les uns après les autres, en salles 23 et 25, pour rencontrer un binôme d’enseignants. Ce sont les « entretiens de positionnement ». Pour les profs, c’est un moment privilégié, l’occasion d’apprendre à connaître leurs élèves, de repérer les difficultés, lorsqu’il y en a. « Tu as Internet ? Tes parents t’aident pour les devoirs ? Tu partages ta chambre ? Tu vois souvent ton père ? » C’est bien qu’ils rencontrent deux adultes à qui ils peuvent dire j’ai 45 minutes de trajet tous les matins ou ça se passe pas très bien à la maison, explique Iruina, la professeure de construction.

Pendant les « entretiens de positionnement » (…)
Pendant les « entretiens de positionnement », les profs (ici, Karim Chekroune, professeur de productique et professeur principal, et Iruina Da Costa, professeure de construction) apprennent à connaître leurs élèves, à repérer les difficultés lorsqu’il y en a — Photo Julie Balagué pour Les Jours.

L’entretien vise aussi à évaluer la motivation de l’élève, à cerner son profil. « C’était comment la troisième ? Tu as visité le lycée avant aujourd’hui ? Tu connais un peu la filière ? » Les profs identifient les plus fragiles, ceux qui décrochent ou qui partent pour d’autres filières. Certains sont plus motivés que les autres.

Il y a celui qui a bien aimé l’atelier, visité l’année dernière aux portes ouvertes.

Celui dont la moyenne s’effondrait, 11, 10 et enfin, 9. Il a bien fallu interrompre la dégringolade. Son père, directeur d’usine à la retraite, l’a envoyé ici.

Benoît rêve d’intégrer l’école (…)
Benoît rêve d’intégrer l’école d’armurerie de Saint-Étienne — Photo Julie Balagué pour Les Jours.

Il y a Benoît, fils d’un ancien élève, qui veut passer son bac pro et préparer un CAP. Il adore le ball-trap et rêve d’intégrer l’école d’armurerie de Saint-Étienne, la seule de France.

Comme il ne savait pas trop quoi faire, Calvin, lui, va perpétuer la tradition familiale. Comme son grand-père et son père, il ira travailler dans les usines de la Snecma.

Thomas était en prépro. Une imprimante 3D offerte pour son anniversaire lui a donné envie de s’inscrire en 2de PCM.

Il y a aussi ceux, nombreux, qui ne savent pas trop ce qu’ils fabriquent ici. Restés sur un banc, Alexis, Quentin et Jérémie regardent les autres jouer au foot. Ils ont découvert seulement ce matin que le lycée était au milieu des champs. « À la campagne, il n’y a pas de réseau, constate, déçu, Alexis. Le maximum que t’as, c’est trois barres. Moi, j’ai qu’une seule barre. » Lui voulait intégrer un CFA plomberie-chauffagiste, pas être dans un milieu usine. En attendant qu’un patron l’embauche, il doit patienter à Fontaineroux. C’est le lycée le plus proche de chez moi, il y avait de la place. Il n’attend qu’une chose : le mois de juin pour repartir en vacances.

« On m’a dit de venir ici alors je suis venu ici, raconte Quentin. Mais ma mère n’était pas contente. Elle voulait que j’aille en générale. Apparemment, c’est mieux. Mais moi, je voulais pas y aller en générale, j’aurais pas réussi. »

Alexis, Quentin, Augustin et Jérémie (…)
Alexis, Quentin, Augustin et Jérémie pendant la récréation. Ils regardent les autres jouer au foot. Tous ont hâte de découvrir l’atelier dès mardi — Photo Julie Balagué pour Les Jours.

Jérémie, lui, est déçu d’avoir atterri en pro. Il aurait préféré faire un parcours classique puis de longues études, mais il n’a pas eu la moyenne en fin de troisième. Ça ne l’empêche pas d’y croire : Après, je vais faire un BTS et aller en école d’ingénieurs. Alexis et Quentin le charrient : Eh ouais, Jérémie, c’est Barack Obama !

Tous ont hâte d’être mardi pour découvrir l’atelier. On leur a montré les machines ce matin et ça leur a paru bien plus excitant qu’un cours de français ou d’histoire-géo.

On voit défiler les gamins blessés, broyés par le système. On a un travail immense à faire sur l’estime de soi.

Karim Chekroune, professeur de productique et professeur principal de la 2de PCM

« C’est dur aussi pour les profs, les cours magistraux, reconnaît Karim Chekroune, le professeur principal. En atelier, on a les outils, on les prends un par un au pied des machines. On les emmène jusqu’à une réalisation, ça reste particulier. En classe, ils ont plus de mal à suivre, à rester calmes. »

Leurs mauvais souvenirs des années collège, des cours interminables et des mauvaises notes qui s’accumulent, ont souvent été évoqués en entretien individuel. Kenny a quitté l’école en janvier dernier. Trop de stress. Kalvin s’est dit soulagé de quitter le collège où l’enseignement à l’ancienne, l’instruction ne lui convenaient pas. Un élève a même osé un les profs étaient cons. « Il était rabaissé, justifie Karim Chekroune qui espère qu’ici, ils vont pouvoir souffler. On voit défiler les gamins blessés, broyés par le système. On a un travail immense à faire sur l’estime de soi. On veut les valoriser. »