Pipeline d’Île-de-France

Le pipeline d’Île-de-France et sa fuite en avant

Fin du monde. Chaque midi, « Les Jours » vous offrent une mauvaise nouvelle. Aujourd’hui, du pétrole dans les champs.

Épisode n° 59
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Dans un remarquable entretien pour la revue Ballast, le philosophe Pierre Charbonnier disait en septembre dernier : « Il y a 58 réacteurs [nucléaires] en France répartis sur 19 centrales en activité. Donc à moins d’habiter à côté d’une centrale, (…) on ne voit pas les sites de production d’électricité »

Avant d’ajouter : « Pour le pétrole, c’est pareil, car il y en a très peu en Europe – ceux qui existent sont majoritairement offshore. On vit donc sur un socle énergétique qui est en apparence extra-territorial, non pas parce que l’énergie apparaît par magie, mais parce que les infrastructures sont quasiment invisibles »

Mais quand l’illusion est rompue, elle est rompue

C’est le cas depuis près d’un mois pour les habitants des communes d’Autouillet, de Vicq et de Boissy-sans-Avoir, dans les Yvelines

Depuis que, le 24 février dernier dans la soirée, une fuite a été signalée sur le pipeline d’Île-de-France, quelque part entre le dépôt de Gargenville, dans les Yvelines, et la raffinerie de Grandpuits, en Seine-et-Marne (l’oléoduc prend sa source au port du Havre) 

Le lendemain matin, l’endroit d’où s’écoulaient les hydrocarbures était repéré, mais 900 mètres cubes de pétrole avaient eu le temps de s’échapper, souillant une dizaine d’hectares de champs et des ruisseaux alentour

Très vite, le ministre François de Rugy se rend sur place, la préfecture des Yvelines prend des arrêtés, les autorités diligentent des études

Les résultats sont publiés : on évoque une « faible mortalité animale », avec « 1,5 kg de petits poissons, 11 gros poissons, 9 oiseaux, 5 ragondins » tués

On contrôle les « eaux superficielles », les « eaux souterraines », les « zones naturelles »…

De son côté, Total, le propriétaire du pipeline, assure la com de crise

Le géant organise des réunions publiques d’information, diffuse, lui aussi, de nombreux résultats d’analyse, affirme avoir pompé 430 mètres cubes d’hydrocarbures purs et 800 autres mélangés à de l’eau, et nettoyé 80 % des cours d’eau touchés au 13 mars

Bref, tout le monde fait plutôt le job…

Et pourtant… La défiance s’est installée dans la population, raconte BFMTV

Une riveraine exprime ainsi ses doutes sur la situation en profondeur, évoque le nuage de Tchernobyl arrêté à la frontière française…

Rien n’y fait, l’annonce des 30 000 mètres cubes de terre qui vont être remplacés – à grands renforts de camions qui émettront des gaz à effet de serre – ne rassure pas comme elle devrait

Peut-être parce que l’origine du problème est toujours inconnue à ce jour

Peut-être aussi parce que l’accident – comme la catastrophe – a parfois cet effet : il dessille les yeux

Ici, il pointe notre dépendance au pétrole, l’extrême fragilité de notre modèle énergétique

À demain (si on tient jusque-là).