
Alain Goraguer, Musique classée X (Les Disques de culte, 2018)
S’il y a bien quelque chose qui caractérise la carrière musicale du compositeur Alain Goraguer, mort cette semaine à l’âge de 91 ans, c’est son absence totale de snobisme. Goraguer, c’était le bon copain conscient de son immense talent mais pas prise de tête, qui n’a fait, pendant ses six décennies de carrière, que suivre ses envies du moment et les rencontres qui se jouaient chez lui, autour d’un verre bien plus qu’autour de son piano.
On a ainsi déjà parlé ici de sa géniale bande originale psyché-funk pour le film d’animation La Planète sauvage (lire l’épisode 134, « Les fantasmagories de Wilma Vritra et Alain Goraguer »), une digression aux synthés presque sans lendemain chez lui. On pourrait aussi citer ses blagues musicales sous les noms « Los Goragueros » ou « Laura Fontaine et son quartette », ses musiques faussement sérieuses pour Boris Vian, tout Serge Gainsbourg première époque, ses arrangements cette fois trop sérieux pour Jean Ferrat et, au même moment, le disco en plastique composé pour Gym Tonic de Véronique et Davina… Cette dernière connexion avec la télévision, surprenante, s’est faite un peu par hasard, comme souvent chez Goraguer : les deux sportives en collants fluos étaient les profs de sa femme et lui ont demandé un jour de leur faire un générique pour une émission qui allait les mettre en scène. Alain Goraguer n’avait pas de bonne raison de dire non, alors il a écrit l’inénarrable « Tou tou you tou » sur un coin de table, comme un pastiche de Boney M. qui était déjà un pastiche de disco.
C’est le même processus qu’il m’a décrit lorsque je suis allé le voir il y a, hum, dix ans, chez lui dans son grand appartement fatigué du XVIe arrondissement de Paris, dans un salon grand comme les bureaux des Jours et occupé principalement par un piano qu’il ne touchait déjà plus beaucoup. Il m’a alors parlé d’une partie longtemps oubliée, et même cachée, de sa carrière : ses bandes originales de films pornographiques. « Mon ami réalisateur Claude Bernard-Aubert, qui a notamment fait L’Affaire Dominici avec Jean Gabin, avait du mal à placer ses films dans les années 1970 et s’est donc tourné vers le cinéma porno, racontait-il alors. C’était la grande époque, on en produisait beaucoup, et il fallait bien manger. Par amitié, je lui faisais de la musique au kilomètre. Un film de cul, on en regarde un et après ça fonctionne toujours pareil ! »

Voilà donc Alain Goraguer lancé, sous le pseudonyme de Paul Vernon (et quelques autres), pour une trentaine de BO coincées entre son travail pour Anne Sylvestre, celui pour Dalida et celui pour Nana Mouskouri.