Un drapeau devant les fenêtres de l’université

Épisode n°2 de l’obsession La bascule

Lu

Silence, on purge

Opposants réels ou supposés, syndicalistes, journalistes… Depuis le putsch manqué du 15 juillet, ils sont tous la cible du pouvoir turc.

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La matinée s’achève et une jolie lumière entre dans le salon de Kerim. Une pièce chargée de tableaux anciens, de vieux objets, où je me suis assis à de nombreuses reprises depuis un an, pour siroter un café en parlant de la Turquie. Kerim est écrivain, il porte un regard souvent sage et moqueur sur les dérives de son pays. Mais cette fois, il reste grave. Nous sommes au début du mois de novembre, quelques jours avant mon arrestation puis mon expulsion du pays (lire l’épisode 1, « Trois jours à l’ombre de la dictature »). Je suis là pour discuter avec lui des dernières semaines, de l’état de la Turquie, des arrestations massives, des purges. Il me confie son inquiétude. Dans son entourage, au moins une dizaine de personnes ont été arrêtées ou privées de leur travail depuis la mi-juillet, sans savoir ce qu’on leur reproche. Je lui dis que, cette fois-ci, il vaudra peut-être mieux que je ne le cite pas. Il a un sourire et hausse les épaules : « Mais, Olivier, tous les gens que tu aimes en Turquie, tu ne les citeras plus dans tes papiers, ou bien anonymement. J’ai honte de te dire cela, mais on en est là. » Puis il reprend très vite son ton caustique, distancié : « Par contre, si quelqu’un t’est vraiment antipathique, cite-le… » Kerim, évidemment, ne s’appelle pas Kerim.

Cela fait désormais un an que je viens régulièrement en Turquie pour Les Jours. À chaque séjour, la situation avait empiré, les gens étaient un peu plus tendus, un peu plus inquiets. Mais en ce début de mois de novembre 2016, à Istanbul, le changement est brutal. La peur a pris le pas sur l’inquiétude. Pour rencontrer certains contacts, pour parler, par exemple, des conséquences intimes des purges, du retour de la torture dans certains postes de police, il faut redoubler de prudence.